marionnetiste

Je n'ai guère fait de mal à personne dans la vie. Je n'en avais que l'envie. Je n'en avais bientôt plus l'envie. J'avais satisfait mon envie.

Dans la vie on ne réalise jamais ce qu'on veut. Eussiez-vous par un meurtre heureux supprimé vos cinq ennemis, ils vous créeront encore des ennuis. Et c'est le comble, venant de morts et pour la mort desquels on s'est donné tant de mal. Puis il y a toujours dans l'exécution quelque chose qui n'a pas été parfait, au lieu qu'à ma façon je peux les tuer deux fois, vingt fois et davantage. Le même homme chaque fois me livre sa gueule abhorrée que je lui rentrerai dans les épaules jusqu'à ce que mort s'ensuive, et, cette mort accomplie et l'homme déjà froid, si un détail m'a gêné, je le relève séance tenante et le rassassine avec les retouches appropriées.

C'est pourquoi dans le réel, comme on dit, je ne fais de mal à personne ; même pas à mes ennemis. Je les garde pour mon spectacle, où, avec le soin et le désintéressement voulu (sans lequel il n'est pas d'art)n et avec les corrections et les répétitions convenables, je leur fais leur affaire.

Aussi très peu de gens ont-ils eu à se plaindre de moi, sauf s'ils sont grossièrement venus se jeter dans mon chemin. Et encore...

Mon coeur, vidé périodiquement de sa méchanceté, s'ouvre à la bonté et l'on pourrait presque me confier une fillette quelques heures. Il ne lui arriverait sans doute rien de fâcheux. Qui sait ? Elle me quitterait même à regret...

Henri MICHAUX, L'Espace du Dedans